Fabriquer, c’est produire des idées, estime l’économiste Augustin Landier

Augustin Landier, Ecole d'économie de Toulouse

Augustin Landier, Ecole d’économie de Toulouse

Augustin Landier, professeur à l’Ecole d’économie de Toulouse a enseigné auparavant à Princeton, à l’université de New York (NYU) et à Chicago. En 2014, il reçoit le Prix du meilleur jeune économiste, décerné par le Cercle des économistes et Le Monde, en partenariat avec le Sénat. Une distinction qui vise à récompenser l’excellence académique, la capacité d’innovation et la participation au débat public. Interviewer par Sage, il explique pourquoi la fabrication n’est plus source de valeur.

Institut Sage : L’an dernier, vous avez publié chez Flammarion avec l’économiste David Thesmar les 10 idées qui coulent la France. Parmi celles que vous combattez, l’industrie et sa reconquête. Pourquoi ?

Augustin Landier : Parce que la France, comme tous les pays industrialisés, se désindustrialise. Cette réalité ne doit pas être ignorée ni combattue. Est-ce pour autant dramatique ? Je ne le crois pas. D’abord, parce qu’opposer industrie et service n’a plus de sens aujourd’hui, et surtout parce que la valeur ajoutée est plus dans la conception et le contenu que dans la fabrication hardware. En d’autre terme, fabriquer, n’est plus produire mais créer des idées. Le smartphone en est la preuve. Le basculement de l’économie de l’immatériel est inéluctable.

Institut Sage : Pourtant, nous sommes à la phase 2 de « la nouvelle France industrielle » avec ses neuf solutions pour réussir à inverser la tendance…

Augustin Landier : Le lobbying des industriels reste très puissant en France. La course aux subventions, héritage des trente glorieuses, retarde la disparition des métiers d’ouvriers, très mal vécue en France. Or, pour survivre dans ce monde globalisé, il faut savoir se différencier et se positionner sur des niches. Bien des PME l’ont compris, et d’ailleurs s’en sortent très bien. Certaines affichent même des taux de croissance élevés, loin devant la croissance moyenne française. N’oublions pas que ce thème médiatique de la réindustrialisation, était étroitement lié à Arnaud Montebourg. Une opération de communication en quelque sorte !

10-idées-qui-coulent-la-FranceInstitut Sage : Sur quoi repose finalement la croissance de l’économie française ?

Augustin Landier : Avec la montée en puissance du secteur tertiaire, une grande partie de l’économie française repose sur l’immatériel, le capital intangible. Aujourd’hui, les besoins en capital fixe des entreprises ont énormément baissé. Le capitalisme a changé de nature, il dépend désormais de la capacité des entreprises à attirer les talents et à construire une marque. L’autre grand changement concerne la capacité à lever de l’argent. Les banques ne détiennent plus le monopole du financement. D’autres acteurs, comme les fonds d’investissement ou le crowdfunding, sont devenus des concurrents sévères.

Institut Sage : Vous avez travaillé, il y a déjà quelques années, sur le chômage. Force est de constater que ce fléau sévit toujours aussi durement. Quelle est votre analyse ?

Augustin Landier : Les chiffres sont sans appel. La probabilité de se retrouver au chômage en France reste très liée au niveau d’études. Les diplômés en école d’ingénieurs, par exemple, trouvent un emploi très rapidement. Au delà du niveau d’études, les politiques en matière d’emploi des gouvernements successifs, n’ont pas apporté les résultats escomptés. Le CICE, par exemple, le dernier outil en place, a commis l’erreur d’étendre les baisses de charge à des salaires assez élevés, alors qu’ils correspondent à une partie de la population active très bien formée et expérimentée, donc beaucoup moins touchée par le chômage. Reprenons l’exemple les ingénieurs. Ces baisses de charges accordées aux entreprises qui les recrutent se transforment très vites en hausses de salaires, car sur ces métiers le marché du travail est très tendu. Dans un tel contexte, le pouvoir de négociation salariale des ingénieurs se renforce. C’est ainsi que ces salaires progressent. En revanche, l’impact du CICE sur le coût d’embaucher au SMIC est trop faible pour produire un effet visible sur la courbe du chômage des bas de salaires.

Institut Sage : Rendre le travail plus flexible permettrait d’inverser la courbe du chômage ?

Augustin Landier : Une solution qui a les faveurs des économistes passe par le contrat unique pour mettre fin à ce marché du travail dual, avec d’un côté les salariés en CDI indélogeables et de l’autre, les salariés précaires en CDD. Il n’est pas question, bien sûr, d’exposer les salariés sans contrepartie. Il faut imaginer un système de bonus en fonction de l’ancienneté qui amortirait le choc du licenciement. Du côté patronal, il faudrait pouvoir limiter au maximum les recours au prud’homme et l’incertitude qui les accompagne. Mais rendre le travail plus flexible n’est pas la seule voie. Il faut également prendre conscience que le niveau du SMIC chargé reste un problème. Il exclut les travailleurs les plus vulnérables en imposant de facto une productivité minimale parmi les plus élevées au monde pour avoir le droit de participer à la vie économique. La redistribution doit avoir lieu en dehors de l’entreprise : salaire minimum et revenu minimum doivent être dissociés.

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