Emmanuel Lechypre : Sonder la tête et le cœur des Français pour mesurer la croissance

emmanuel-lechypreInstitut Sage : Emmanuel Lechypre, vous êtes directeur de l’Observatoire BFM-Business, et à l’initiative d’un nouvel indicateur conjoncturel plutôt original. Vous publiez en effet, sur le site de BFM business, un indice de bonheur en temps réel : pourquoi ? 

Emmanuel Lechypre : Paradoxalement, aucune enquête n’utilisait les possibilités offertes par les nouvelles technologies de l’information pour sonder les têtes et les cœurs des Français. C’est chose faite. L’Observatoire BFM Business et le spécialiste du marketing digital, Inbox, ont décidé de profiter du savoir-faire acquis dans l’élaboration du Social Ecorama. Celui-ci était déjà le premier baromètre du climat des affaires, fondé sur l’humeur des réseaux sociaux, pour construire un baromètre du bonheur. Notre indice rend compte en temps réel du climat économique en France. Plus concrètement, nous récoltons toutes les informations qui émanent des ménages, sur le pouvoir d’achat, l’épargne, les salaires, les logements, et de l’autre toutes celles qui relèvent des chefs d’entreprise, sur les prix, les délais de paiement, leur carnets de commandes… Comme les outils nous permettent de déceler les connotations positives ou négatives de chaque message, nous avons établi un solde d’opinions entre les optimistes et les pessimistes, à l’image de ce que fait l’Insee pour l’indicateur du climat des affaires. A une nuance près, notre indicateur est en temps réel, puisqu’il évolue au jour le jour. Le résultat est impressionnant. En effet, depuis janvier 2013, date de sa création, l’indice du bonheur épouse parfaitement la courbe du PIB.

Institut Sage : Quel est l’enjeu de cet indicateur ?

Emmanuel Lechypre : L’objectif est de mieux cerner les mécanismes de l’alchimie complexe qu’est le bonheur, et surtout pouvoir, à terme, contribuer modestement à explorer les liens entre économie et bonheur : est-ce que l’argent rend heureux ? Et, plus généralement, la croissance rend-elle heureux ? Et si le bonheur fabriquait plutôt la croissance et non l’inverse ?

Institut Sage : Comment évolue en ce moment l’indice du bonheur ?

Emmanuel Lechypre : Le climat est meilleur tant du côté des ménages que des chefs d’entreprise. Mais, si on étudie de près les composantes de l’indice, notamment du côté des chefs d’entreprise, qui sont : les intentions d’embauches, le niveau des profits et des carnets de commandes… la reprise de l’activité reste poussive. La réalité est que se met en place, doucement, une accélération qui sera beaucoup plus soutenue dans les prochains mois, générée par un euro faible, des taux d’intérêt bas et un pétrole bon marché.

Institut Sage : Votre scénario, finalement, table sur une croissance plus forte en 2016 et 2017, qu’on ne le prévoit aujourd’hui ?

Emmanuel Lechypre : C’est le scénario sur lequel travaillent la plupart des conjoncturistes aujourd’hui, en se fondant notamment sur la comparaison avec deux périodes fortes de notre histoire économique moderne : la fin 1986 et le début 1997. En 1986, les prix du brut chutent de moitié, les monnaies européennes entament une glissade de deux ans qui va leur faire perdre 40% de leur valeur face au dollar, les taux d’intérêt à long terme, qui viennent de 18% en 1982 (plus de 4% en termes réels) tombent à 8% (2% une fois défalquée l’inflation). Résultat : la croissance avoisine 2,4% en 1986 et 1987, mais décolle ensuite pour dépasser 4% en 1988 et 1989, aidée par une politique budgétaire accommodante.  En 1997, les prix du pétrole baissent, les monnaies européennes sont au plus bas face au dollar (l’équivalent de 0,75 euro pour 1 dollar),  les taux longs tombent à 2% en termes réels. Là encore, la croissance repart plus fort que prévu : de 1,4% en 1996 à 2,3% en 1997 et 3,5% environ en 1998 et 1999. Elle frôle même 4% en 2000, aidée, comme en 1988 et 1989, par une politique budgétaire « bienveillante ». Soyons clair : en 1986 comme en 1997, aucun expert ne s’attendait à une reprise aussi vigoureuse. Les prévisions publiées au printemps 1986 anticipaient plutôt 2,5% de croissance en 1988 et 1989, loin des 4% réalisés ! Et les oracles n’ont pas été plus lucides en 1997. C’est sur la base des diagnostics pessimistes de Bercy, rappelons-le, que Jacques Chirac décide de dissoudre l’assemblée nationale pour éviter que se télescopent en 1998 élections législatives et budget rigueur pour pouvoir entrer dans l’Union monétaire !

Institut Sage : Faut-il envisager le même scénario aujourd’hui ?

Emmanuel Lechypre 2Emmanuel Lechypre : Les points communs sont nombreux : les prix du pétrole ont fondu de moitié en six mois, l’euro a chuté de presque 30% face au dollar, les taux d’intérêt sont quasiment nuls, la contrainte budgétaire se desserre, et ces tendances semblent durables. Comme en 1986, le gouvernement mène une politique visant à redresser la situation financière des entreprises et la compétitivité (la fameuse désinflation compétitive). Comme en 1997, la révolution technologique et la surabondance de liquidités alimentent les espoirs d’une nouvelle prospérité, tandis que le sous-investissement des dix années précédentes pourrait provoquer un effet de rattrapage. Mais attention, certains moteurs qui ont tiré la croissance à l’époque ne sont pas aujourd’hui en état de tourner à plein régime. Ainsi, le crédit était très dynamique à la fin des années 1990, alors qu’aujourd’hui l’heure est plutôt au désendettement. Le commerce extérieur ne sera pas non plus aussi porteur : à la fin des années 1990, la demande des clients étrangers augmente de 8% à 9% par an, contre 3 à 4% aujourd’hui. Nous sommes, enfin, moins dépendant du pétrole que dans les années 1980.

Institut Sage : De quel moteur viendra le signal de redémarrage ?

Emmanuel Lechypre : Le signal le plus important sera sans conteste le comportement des entreprises en matière d’investissement. Il redémarre dès 1986 (+6% par an en 2006 et 2007), pour tourner à plein régime en 1988 et 1989 : 9% l’an ! Un rythme qu’il retrouvera quasiment dix ans plus tard en 1998 et 1999. Et aujourd’hui ? Pour l’instant, les projets ne sortent pas des tiroirs, les capacités de production sont moins sollicitées qu’en 1997 (80% contre 84% à l’époque), alors que la situation financière est plus tendue (avec un taux de marge à 29,7% contre 32,5% à l’époque) et le jugement sur la compétitivité moins favorable. La confiance, enfin, n’est pas encore au rendez-vous. Mais, pour le reste, le climat des affaires n’est pas plus mauvais qu’en 1986 ou 1997, que ce soit dans l’industrie, les services, le commerce ou le bâtiment. Au final, la croissance française ne pourra certainement pas dépasser allègrement les 3% en 2016 et 2017, mais une prévision inférieure à 2% parait en revanche presque pessimiste.

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