Robin Rivaton : nous ne sommes qu’au début d’une vague technologique incroyable

Robin Rivaton

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Institut Sage : Robin Rivaton, vous êtes économiste et auteur de l’ouvrage La France est prête, nous avons déjà changé, paru  en octobre 2014 aux éditions Manitoba / Les Belles Lettres. D’après vous, la croissance mondiale a-t-elle enfin retrouvé le nord après six années erratiques ?

Robin Rivaton : La croissance en tant que telle n’a pas de boussole ni de rythme de longues tendances. On observe que certains pays sont sortis de la crise dès 2011 et affichent, depuis, des performances globalement satisfaisantes. Que ce soient l’Allemagne, la Suède, le Royaume-Uni plus récemment, ou les Etats-Unis, ces pays ont largement dépassé leur niveau de richesse par habitant qu’ils avaient avant la crise. En France, nous avons effectivement mis énormément de temps à re-dépasser le niveau de 2007 en richesse par habitant puisque c’est seulement au milieu de l’année 2014 que cela a été accompli. Pourrons-nous réaliser une croissance de long terme qui permettra d’assurer ou pas une augmentation de la richesse par habitant ? Actuellement, avec 1% de croissance nous y arrivons à peine. Vu la façon dont fonctionne l’économie française, ce niveau de croissance ne permet pas la création d’emplois. Dernier point : 1% de croissance avec le déficit public actuel s’avère facile. Lorsque vous injectez entre 60 et 80 milliards, qui sont, rappelons-le, de l’argent pris sur les générations futures, il n’est pas difficile d’atteindre 1% de croissance. La véritable question est la suivante : quand arriverons-nous à générer de la croissance qui ne créera pas de déficit public ? Or les Allemands le réalisent aujourd’hui.

Institut Sage : La croissance mondiale reste faible. Que faudrait-il pour la re-dynamiser ?

Robin Rivaton : Il serait possible d’avoir une croissance de long terme structurellement plus élevée si les politiques macro-économiques étaient plus justes. Une meilleure coordination fiscale à l’échelle mondiale, une meilleure logique d’investissement en évitant le surinvestissement dans certaines zones déjà en surchauffe et le sous-investissement chronique dans d’autres, avec une meilleure régulation, la croissance mondiale pourrait être supérieure à 3,5%. Toutefois, la façon dont les politiques macro-économiques sont gérées et la logique de prédation qui est à l’œuvre, où chacun se bat contre tout le monde, ne vont pas dans ce sens. La guerre des taux est typiquement le reflet de politique monétaire purement prédatrice les unes envers les autres. Dans ce contexte politique marqué par très peu de convergence, de coordination à l’échelle mondiale, atteindre 3,5 % de croissance du PIB mondial cette année ne sera pas un si mauvais résultat !

Institut Sage : Le vieillissement des populations dans les pays développés ne vient-il pas se rajouter à ces difficultés ?

Robin Rivaton : Je ne suis pas du tout d’accord avec l’école de pensée sur l’affaiblissement durable de la croissance en raison du vieillissement accéléré dans les pays occidentaux. Je pense au contraire que la vague technologique qui est devant nous est tout à fait capable d’assurer une croissance de long terme très inclusive. A condition qu’elle soit le mieux orientée possible – ce qui n’est pas le cas aujourd’hui avec certains pays qui la prennent bien et d’autres moins bien – et que les gains de productivité générés par cette vague technologique soient correctement redistribués. Ce n’est pas le cas non plus. Aux Etats-Unis, par exemple, on sait qu’une partie du creusement des inégalités est due à une mauvaise répartition des gains de productivité issus des nouvelles technologies.

Institut Sage : Poursuivons sur l’innovation. Avez-vous le sentiment que nous sommes dans une période de stagnation technologique ?

Robin Rivaton : Cette thèse de la stagnation technologique a beaucoup percé ces dernières années, notamment aux Etats-Unis, avec plusieurs Prix Nobel qui ont estimé que nous arrivions à une sorte de plateau et que, désormais, il y aurait un affaiblissement de la pente technologique. Dans le même temps, une autre théorie soutient qu’il n’y a plus d’emploi ! Or, si tel était le cas, cela signifierait que des gains de productivité, issus… des nouvelles technologies, sont réalisés et qu’ils détruisent de l’emploi. Ces deux grandes théories économiques sont irréconciliables. Je penche pour une voie plus médiane. L’automatisation continue de produire des effets et, si tel est le cas, cela signifie que les technologies amènent des gains de productivité. La question politique qui vient ensuite est de savoir les redistribuer. Mais il faut tout d’abord les créer. Je suis persuadé, au contraire, que nous ne sommes qu’au début d’une vague technologique incroyable dans de nombreux domaines. La loi de Moore est en baisse tendancielle et alors ? Demain nous ferons un bond sur les puces graphèmes, les processeurs imitant les neurones humains, l’ordinateur quantique etc. Mille et une innovations dans ce domaine peuvent un jour ou l’autre bouleverser complètement la loi de Moore qui s’est appliquée de façon parfaite pendant deux décennies et qui est devenue obsolète. Ce qui n’est pas un mal en soi.

Institut Sage : Plus que l’existence même du progrès technologique, qui ne semble pas pouvoir être remis en question, n’est-ce pas plutôt le problème de son acceptabilité par la société qui pose aujourd’hui problème ?

Robin Rivaton : Oui, ici l’on peut nourrir des craintes. A l’échelle du monde, le progrès technologique a toujours été très fort mais la vraie question est celle de son acceptation par les structures socio-économiques, puis de sa « digestion » afin de le transformer en progrès social. Rappelons que la sidérurgie a été inventée au 12ème siècle mais que son développement n’a eu lieu que sept siècles plus tard et que l’imprimerie, née dès l’an 700, a dû, elle aussi, patienter quelques siècles. En fait, il faut que le progrès trouve un environnement spécifique pour fleurir. Aujourd’hui, une innovation ne meurt plus comme par le passé, elle trouvera toujours un environnement dans lequel elle pourra prospérer. Le problème est que cela rend cette innovation beaucoup plus disruptive, susceptible de bouleverser nos existences, alors qu’auparavant une innovation ayant la capacité de secouer le champ socio-économique pouvait être mise de côté, voire carrément rejetée. L’histoire du monde a été marquée pendant très longtemps par le rejet de l’innovation. Aujourd’hui nos sociétés sont prises dans une ambivalence. Dans certaines parties du monde les innovations fleurissent très vite comme en Californie mais aussi en Corée du Sud, en Israël ou encore à Singapour. Les start-up nations sont en train de hausser la barrière technologique vraiment très vite.

Institut Sage : Quels sont les moteurs d’un tel dynamisme ?

Robin Rivaton : Ces pays possèdent des caractéristiques communes : une taille réduite, une population homogène, plutôt jeune, une dynamique de croissance, une zone d’immigration forte sur  le territoire. La Corée du Sud a une population jeune qui bénéficie aujourd’hui des efforts faits par les générations antérieures dans les années 60 à 80 et qui attire une partie des savants de la région. Même situation pour Singapour et Israël. La Californie, outre d’être le creuset technologique que l’on sait, est aussi la plus grande concentration d’étrangers au monde. Toutefois, lorsqu’il s’agit de territoires plus vastes, les données du problème changent complètement. Les décisions de politique économique sont plus difficiles à mettre en œuvre. Il y a forcément des perdants qui dépassent parfois en nombre les gagnants. Or, dans les pays que je viens d’évoquer, les inégalités, qui sont fortes, sont beaucoup plus acceptées que chez nous. Donc reproduire de tels schémas de réussite économique à l’échelle mondiale avec des régulations locales fort différentes est un sujet extrêmement délicat à résoudre. Dupliquer de tels modèles en tant que tel semble irréaliste. Mais on peut s’en inspirer.

Institut Sage : Les autres nations peuvent-elles faire de la résistance face au rythme effréné de cette innovation technologique ?

Robin Rivaton : Je ne pense pas qu’elles en aient la possibilité tant les start-up nations placent chaque jour la barre un peu plus haut. Et ces dernières n’ont aucune raison de s’arrêter. Il faudrait qu’une majorité d’Etats se déclarent contre ce mouvement, ce qui n’est absolument pas le cas. D’autant plus que chaque individu sur cette terre conçoit, naturellement, une sorte d’envie de progrès. En fait, les autres nations n’ont d’autres choix que de suivre, comparativement à une époque où elles pouvaient résister davantage. Sauf qu’elles sont confrontées à une forte résistance interne dans de nombreuses activités de leurs économies telles que les taxis, l’hôtellerie ou la banque pour ne citer que celles-là.

Institut Sage : Le poids de l’ordre économique établi…

Robin Rivaton : Oui mais pas seulement. En matière de génétique, les résistances à l’œuvre sont d’ordre sociologique et religieux. Et, là encore, des pays sont en train de prendre une avance considérable en matière de génétique et de biologie car l’innovation y a trouvé des endroits prospères où fleurir. L’humanité est passée d’un schéma où elle progressait très lentement, les innovations mettant plusieurs siècles à percer, à un schéma où elle progresse à toute vitesse, où les écosystèmes socio-économiques sont si fortement bouleversés, que cela pourrait conduire à un rejet de l’innovation avec des épisodes tels que les canuts. Une détestation du progrès technique qui poserait alors de graves problèmes pour la croissance d’un Etat si elle se généralisait.

Institut Sage : Au-delà des contestations corporatistes, n’existe-t-il pas un danger dans la mauvaise ou la non redistribution globale des gains de productivité?

Robin Rivaton : Effectivement et, à l’heure actuelle, personne n’a encore trouvé la solution à ce problème épineux. Une fois que l’innovation technologique existe, qu’elle s’est traduite en progrès économique, comment la traduire en progrès social ? Comment recréer de la distribution, mettre en place des circuits incluant les personnes car le changement suscite des gagnants et des perdants. L’exemple américain montre, qu’aujourd’hui, ces questions cruciales de redistribution des gains de productivité restent sans réponse au niveau général. Les bénéficiaires sont majoritairement les actionnaires et les inventeurs. Même là, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Comme il s’agit de logique disruptive, nous ne sommes pas dans le schéma d’un capitalisme fordien avec des citoyens-actionnaires établis qui investissent leurs gains en actions. Aujourd’hui, les innovations technologiques arrivent à une telle vitesse que l’oligarchie des actionnaires se spécialise sur quelques personnes : les créateurs de sociétés disruptives. L’actionnariat prend un caractère de plus en plus confiscatoire. Dans ce nouveau schéma, l’inventeur est extrêmement récompensé puisque l’on peut devenir milliardaire en très peu de temps. Ceux qui sont à l’appui de ces mouvements financiers ne sont pas des fonds de pensions traditionnels mais issus du venture capital ou d’un géant du numérique. Il s’agit de la reproduction du capital par le capital, ce qui ne créé aucune inclusion.

Institut Sage : Quelle voie explorer pour concilier progrès technologique et progrès social ?

Robin Rivaton : Une des meilleures solutions est de rentrer dans la compétition technologique mondiale en essayant de réfléchir au niveau national, voire au niveau européen puisque nous avons la chance de pouvoir réfléchir à cette échelle, à la façon de transformer le mieux possible le progrès technologique en progrès économique puis en progrès social. Refuser le progrès par principe consiste à se condamner très rapidement puisque la frontière technologique bouge sans cesse et que personne n’attend les retardataires. Nous prendrions des risques si nous nous engagions dans cette voie.

Institut Sage : Est-ce la fin du fameux triptyque innovation, croissance, emploi ?

Robin Rivaton : Je ne suis pas certain que le lien se soit totalement distendu entre ces trois éléments, même si il est un peu moins fort. La grande crainte aux Etats-Unis serait d’avoir de l’innovation sans création d’emplois avec une automatisation-robotisation du monde qui finirait par absorber les emplois. Personnellement je n’y crois pas, pour plusieurs raisons. L’histoire nous enseigne qu’à chaque innovation, les mêmes discours sur les destructions d’emplois resurgissent. Effectivement, les gains de productivité s’effectuent au détriment de certains emplois. Les deux sujets ne sont pas compatibles. Donc rien de nouveau aujourd’hui. Ensuite l’être humain va rester supérieur à la machine dans de nombreux domaines, par exemple pour assurer une très grande précision. Le robot plombier qui intervient tous les jours sur des circuits de canalisation différents n’est pas pour demain. Tout comme celui qui ferait de l’optimisation fiscale, car les robots sont faits pour suivre la règle, non la contourner. De même, les métiers où la relation entre humains est primordiale qui demandent de l’empathie, du conseil et dont nous avons à peine commencé à effleurer le début du potentiel. L’aide à la personne, les métiers du commerce, de la restauration et des loisirs représentent d’importants gisements d’emplois. Certes, on peut avoir des emplois moins qualifiés mais le volume d’emploi ne baissera pas. Ceci implique une logique de redistribution équitable des gains de productivité. Enfin, il doit y avoir aujourd’hui environ quatre milliards de personnes sur cette planète qui ne boivent pas en quantité suffisante, ni ne mangent à leur faim chaque jour. Donc, en termes de besoins à satisfaire, on en est à peine au début du commencement. Même dans les pays développés, de nombreux besoins restent également à satisfaire : quand pourrais-je faire du tourisme spatial et aller sur la lune avec ma Tesla ? Si demain des gains de productivité permettent des baisses de prix sur certains produits, les consommateurs redistribueront tout naturellement les gains de pouvoir d’achat sur d’autres secteurs. Ainsi, les économies réalisées sur l’achat de CD ou de DVD ne restent pas dans les poches mais profitent à d’autres biens. L’histoire du monde, depuis l’invention du silex double face, est basée sur cette logique. Évitons de nous faire peur en exagérant inutilement l’impact des robots destructeurs d’emplois.

 

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