Mohed Altrad : la réussite entrepreneuriale n’est plus l’apanage d’une caste

Mohed Altrad

Mohed Altrad

Institut Sage : Mohed Altrad, vous êtes d’origine bédouine et vous présidez le groupe de matériel pour BTP Altrad et le club de rugby de Montpellier. Vous venez d’être distingué du prix de l’entrepreneur mondial de l’année remis par EY (anciennement Ernst & Young) et l’Express, que représente ce prix, pour vous?

Mohed Altrad : Au-delà de la réussite entrepreneuriale, et l’activité florissante d’Altrad qui est devenu un des principaux groupes mondiaux des échafaudages, brouettes et bétonnières, c’est l’hommage rendu à un homme que rien ne prédestinait au destin de chef d’entreprise, qui m’émeut. Je n’oublie pas d’où je viens. Je suis né d’une famille pauvre de bédouins syriens entre 1948 et 1951. Nous avons débarqué, ma mère et moi, à Montpellier sans le sou dans les années 70. Je crois qu’avant tout, le jury a récompensé les valeurs que je m’efforce de véhiculer, comme le partage – n’oublions pas que l’entreprise est faite par les hommes et pour les hommes – mais également le respect des cultures. C’est mon véritable challenge.

Institut Sage : Quel genre de chef d’entreprise êtes-vous ?

Mohed Altrad : Un éternel optimiste. Il est possible en France de construire des réussites professionnelles et entrepreneuriales en partant de rien. Mais la création de richesses ne doit pas être une finalité mais un moyen de s’engager ailleurs, par exemple dans le sport. J’ai racheté le club de rugby de Montpellier, parce que je suis attaché aux valeurs du sport : le partage, la défaite, la victoire. Un véritable laboratoire de la vie !  Et parallèlement, j’ai fondé une école de rugby pour véhiculer ces valeurs à ces générations qui feront la France de demain. Et en parallèle, je soutiens financièrement une dizaine d’associations. Preuve que l’entreprise ne peut s’épanouir que dans un écosystème.

Institut Sage : Vous êtes en fait un humaniste ?

Mohed Altrad : Je crois. Je ne suis pas parfait, mais j’essaie de m’améliorer.

Institut Sage : Sur quoi repose votre réussite, selon vous ?

Mohed Altrad : La clé du succès repose d’abord sur le point d’honneur que nous mettons chez Altrad à faire passer le client avant tout. Nous sommes présents dans plus de 100 pays, du coup altrad_logonos modes de production varient en fonction des cultures. Le véritable challenge de l’entrepreneur est de saisir ces différences et de les accepter.

Institut Sage : Plus concrètement, comment avez-vous traversé la crise ?

Mohed Altrad : Plutôt que de réduire la voilure, nous avons décidé d’investir, pour être les premiers au moindre frémissement de reprise. D’où ces nombreux rachats depuis 2010, alors que bon nombre d’entreprises faisaient le dos rond. Mais le secteur évolue. C’est pourquoi nous avons signé des accords de sous-traitance avec des entreprises chinoises. Et en mars dernier, nous avons signé la plus grosse opération de notre histoire, en intégrant le néerlandais Hertel. Nous avons ainsi doublé de taille. Nous pesons désormais 1,6 milliard d’euros de chiffre d’affaires et nous employons 17 000 personnes.

Institut Sage : Pourquoi, selon vous, les entreprises françaises ont du mal  à grandir ?

Mohed Altrad : Je pense que c’est culturel. De tout temps, la France a eu un problème avec la création de richesses, donc avec l’entreprise. Et puis, nous manquons sérieusement de confiance. C’est, depuis quelques temps, le crédo de François Hollande et de Manuel Valls, « retrouver la confiance, en finir avec le dénigrement de soi et de son pays ». Certes, mais il ne suffit pas de le dire, il faut aussi des actes et de la pédagogie.

Institut Sage : Comment crée-t-on de la croissance sur le long terme ?

Mohed Altrad : Cela fait vingt ans que le chômage progresse et que la pauvreté se propage même aux classes moyennes, alors que notre pays dispose de nombreux atouts. Je reste persuadé qu’il est encore possible de créer des emplois en France. Encore faut-il laisser de Mohad Altrad 2l’espace et de la liberté aux entreprises. Une fois de plus, c’est culturel. Les politiques restent encore beaucoup trop éloignées des entreprises, dans les livres scolaires, on ne parle jamais d’elles. Mais, en dépit de tous ces blocages, le siège social d’Altrad est en France et y restera.

Institut Sage : Qu’est-ce qui vous semble le plus difficile en France, l’accès au capital, la gestion du capital humain, la fiscalité ? L’administratif ?

Mohed Altrad : La fiscalité reste pénalisante. Le taux d’imposition est l’un des plus élevé au monde. Or, cette sur-fiscalité est impossible à reporter sur les prix finaux dans une économie globalisée, au risque de perdre des marchés. Seule solution produire où la main-d’œuvre est moins chère. C’est pourquoi Altrad produit en Pologne.

Institut Sage : Le quart de la jeunesse française est au chômage, cela vous inquiète ?

Mohed Altrad : Oui, bien sûr. Comment trouver sa place dans la société sans travail ? Le chômage isole et vous désociabilise. L’arme de protection est le diplôme. Tous les jeunes doivent pouvoir accéder à l’éducation, quel que soit leur milieu social. A force de volonté, tout est possible. Et au-delà des diplômes, il faut préparer les jeunes à la culture de l’entreprise. C’est le rôle des politiques et du corps enseignant.

Institut Sage : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes qui veulent entreprendre ?

Mohed Altrad : Oser faire, même si, sans visibilité c’est difficile de passer le pas. Et une fois sorti de sa zone de confort, s’entourer. Ne pas rester isoler. Car l’isolement du chef d’entreprise est une autre forme de désociabilisation.

 

1950 

Mohed Altrad nait dans le désert syrien au sein d’une famille de Bédouins à une date méconnue, autour de 1950. Elève particulièrement brillant, il est repéré  par son  instituteur et part ainsi, grâce à une bourse, étudier en France. Il décrochera un doctorat en informatique.

1985

Après une carrière d’ingénieur, il passe le pas de l’entrepreneuriat en rachetant une petite entreprise de BTP de l’Hérault.

Trois décennies plus tard, il dirige un groupe de 17 000 personnes, leader européen du secteur de l’échafaudage, et fait son entrée au classement Forbes des milliardaires.

2002

Il publie son premier roman à caractère autobiographique, Badawi, aux éditions Babel. En 2006, il renouvelle l’exercice avec  L’Hypothèse de Dieu,  aux éditions Actes Sud.

2011 

Il investit dans le club de rugby de Montpellier, dont le stade porte aujourd’hui son nom.

2015

Il est le premier Français à recevoir le prix mondial de l’entrepreneur de l’année, le 7 juin à Monaco.

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