Crowdfunding : l’émotion et l’argent font bon ménage selon Vincent Ricordeau, KissKissBankBank

Vincent Ricordeau, KissKissBankBank

Vincent Ricordeau, KissKissBankBank

Institut Sage : Vincent Ricordeau, vous êtes co-fondateur et Président de KissKissBankBank, société spécialisée dans le crowdfunding ou financement participatif. Le crowdfunding a connu de forts taux de croissance des fonds collectés dans le monde l’an passé, et l’essayiste américain Jeremy Rifkin prédit une transformation du capitalisme  par l’économie collaborative. Comment expliquez-vous un tel engouement ?

Vincent Ricordeau : Je ferai deux niveaux de réponses. Le premier est lié à notre activité historique à savoir le financement de projets culturels et créatifs. Les années 2006 – 2007 correspondent à l’explosion des réseaux sociaux, un nouvel espace de liberté, d’expression et d’émotion où des artistes inconnus ont pu exposer leurs travaux hors des circuits traditionnels. Des centaines, des milliers d’internautes ont alors pris l’habitude d’échanger des fichiers, des photos, de commenter les œuvres, les musiques, les projets etc. L’étape suivante était de donner à cette créativité les moyens d’exister en marge des grandes industries culturelles. Le second niveau de réponse relève plutôt de la sociologie. La complexité croissante, voire l’opacité, des circuits économiques et financiers, comme l’a prouvé la crise de 2008, a fait naître, chez de nombreux citoyens-consommateurs, un besoin impérieux de se réapproprier son argent, de connaître avec précision qui en bénéficiera et quelle en sera la véritable utilisation. En outre, face à la perte de confiance dans les institutions, ces mêmes citoyens-consommateurs souhaitent trouver des solutions entre eux, gages de liberté et d’indépendance. Tels sont, selon moi, les principaux éléments constituants de la « soupe » primordiale qui a engendré le financement participatif.

Institut Sage : L’émotion et l’argent peuvent-ils faire bon ménage et ce, de façon durable ?

Vincent Ricordeau : Je le pense, grâce notamment à la proximité, même virtuelle, entre celui qui donne et celui qui reçoit. Les chiffres de l’existant et les prévisions vont dans ce sens. En 2013, quelques 200 plates-formes avaient permis de collecter au niveau mondial, cinq milliards de dollars. Un montant qui s’est élevé à environ dix milliards de dollars l’an passé. En 2020, selon le magazine Forbes, le marché mondial du crowdfunding pourrait atteindre mille milliards de dollars. Je voudrais toutefois faire remarquer que l’expression économie du partage n’est peut-être pas la plus appropriée car elle ne rend pas forcément compte de la réalité. J’observe que ce partage n’est pas sciemment vécu comme tel chez les adeptes du crowdfunding. Il s’agit davantage d’un usage de la technologie couplé à une logique d’empathie.

Institut Sage : Le mariage de l’argent et de l’émotion est-il réservé au seul financement de projets culturels ?

Vincent Ricordeau : Absolument pas. Si c’était le cas cela limiterait par trop notre champ d’action. Nous avons donc entamé notre diversification vers d’autres domaines à savoir le prêt solidaire et le micro-investissement. Nous avons tout d’abord lancé en 2013 la plate-forme hellomerci. Il s’agit de prêts solidaires entre particuliers destinés à financer de petits projets envisagés par des commerçants, des artisans. Ce peut être par exemple le pizzaiolo du quartier qui doit changer son four à pizza, ou bien la voisine qui veut moderniser son magasin de fleurs etc. Ces prêts ne peuvent pas dépasser 10 000 euros par projet et ne donnent lieu à aucune rémunération. La proximité de ces actions a convaincu une large communauté puisque un an après son démarrage, cette plateforme a permis de collecter 600 000 euros. Notre seconde initiative porte sur le micro-investissement. Ce nouveau service, dénommé LENDOPOLIS, a vu le jour en octobre dernier et vise le financement de PME françaises. Comme il s’agit d’une activité par nature plus risquée, nous avons mis en place un système de sélection des entreprises particulièrement strict. Cette sélectivité permet d’éviter une trop grande sollicitation des contributeurs tout en leur proposant des projets de qualité. Un point essentiel car, cette fois, le prêt est rémunéré mensuellement, le taux d’intérêt se situant entre 4 et 10% par an. N’oublions pas que le ressort de l’investissement réside dans la rémunération du risque. Seuls les particuliers peuvent prêter et le montant de chaque prêt ne doit pas dépasser mille euros par personne et par projet. Quant au montant total du prêt dont peut bénéficier chaque entreprise, il ne peut excéder un million d’euros. Après la démocratisation du mécénat, celle de l’investissement semble en bonne voie puisque, deux semaines seulement après le lancement de cette nouvelle plateforme, nous avions déjà collecté 250 000 euros.

Institut Sage : Quels critères de sélection appliquez-vous ?

KissKiss-logo-creativityVincent Ricordeau : Tout d’abord les PME qui sollicitent un financement doivent avoir au minimum deux années d’existence. Elles doivent ensuite présenter leurs données comptables et financières complètes à savoir, au minimum deux bilans certifiés et les attestations de  conformité requises quant aux informations financières. Dans cette optique nous avons d’ailleurs passé un accord avec le Conseil supérieur de l’Ordre des experts-comptables. Enfin, à condition que l’ensemble de ces documents nous soient bien parvenus, ils sont examinés par notre équipe interne d’analystes financiers qui attribuent des notes à chaque entreprise.

Institut Sage : Comment vous positionnez-vous par rapport aux systèmes de financement traditionnels tels que les banques ou le capital-risque ?

Vincent Ricordeau : Nous ne sommes pas et, d’une manière générale, l’économie collaborative, en opposition avec les sources de financement classiques. Nous remplissons un trou de marché donc nos activités constituent davantage une complémentarité qu’une concurrence. On peut même parler d’interaction entre les deux systèmes dans la chaîne globale de financement. J’en veux pour preuve l’effet de levier que peuvent avoir, pour un commerçant, les 10 000 euros de prêt solidaire tout comme le million d’euros de prêt susceptibles d’être obtenus par une PME dans le cadre de LENDOPOLIS : ces financements faciliteront l’accès au crédit bancaire. Puisque vous évoquiez Jeremy Rifkin, je partage son point de vue sur la transformation du capitalisme par l’économie collaborative, à savoir que les deux modèles en tireront des bénéfices. Je pense que nous allons bien vers une économie hybride.

Institut Sage : Vous avez mentionné le rôle déterminant de la technologie dans l’essor du crowdfunding. Qu’en est-il au niveau de votre entreprise ?

Vincent Ricordeau : Le progrès technique est très souvent à la base de remises en cause, de bouleversements, de changements de modèles. Prenez Galilée : il a bénéficié d’une innovation en matière d’optique qui lui a permis de disposer d’un nouvel instrument d’observation du ciel, ce qui l’a conduit ensuite à développer un autre modèle de l’univers. Le web est un peu l’équivalent du petit télescope de Galilée. Il transforme notre monde, bouscule les modèles traditionnels. Une entreprise comme la nôtre a l’avantage d’être « web scalable » : nous évoluons très vite avec une toute petite équipe. Ainsi, en vitesse de croisière, notre effectif ne devrait pas dépasser la trentaine de collaborateurs contre une dizaine aujourd’hui. Côté informatique je pense que nous sommes à peu près arrivés à maturité avec huit développeurs dont un spécialiste du web pour développer les interfaces de nos trois sites qui utilisent un socle technologique commun. Il faut également assurer le buzz, la viralité sur les réseaux sociaux quant aux projets financés, un élément essentiel de succès dans notre activité. De son côté, la partie flux financiers, qui est clé, a été externalisée à un prestataire spécialisé dans le paiement en ligne.

Institut Sage : Quels sont vos objectifs et vos projets pour cette année ?

Vincent Ricordeau : Avec un chiffre d’affaires de 900 000 euros réalisé grâce aux commissions retenues sur les collectes réussies, qui vont de 3 à 5%, selon les différentes plateformes, et un développement* hors du territoire national, nous sommes devenus le leader européen du crowdfunding. L’année 2015 va être consacrée à la consolidation de cette position. Au-delà nous avons des projets pour nous positionner sur d’autres segments de marché : une plate-forme dédiée pour les micros-business angels avec, pourquoi pas, la possibilité offerte aux prêteurs, d’investir directement dans le capital des entreprises.

* Les sites de KissKissBanKBank sont traduits en anglais, néerlandais, allemand, espagnol et italien et l’entreprise a des ambassadeurs en Belgique, en Allemagne, en Italie et au Canada.

Pour aller plus loin, l’Institut Think a réalisé un sondage sur le crowdfunding auprès d’un échantillon de 1016 Français, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus ainsi qu’un autre auprès d’un échantillon de 317 dirigeants de TPE-PME françaises (hors autoentrepreneurs), avec sur-échantillon de 156 dirigeants ayant + de 2 salariés et +2 ans d’ancienneté.

 

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