L’expert-comptable accélérateur de performance et garant de pérennité

Agnes BRICARDInstitut Sage : Agnès Bricard, en tant qu’expert-comptable, commissaire aux comptes et présidente de la Fédération Femmes Administrateurs, quelle vision du terrain portez-vous sur les PME en France ?

Agnès Bricard : Alors que nous arrêtons les bilans pour les clôtures au 31 décembre, la situation des PME, fin 2013, est différente d’un secteur à l’autre. Dans le commerce, les chefs d’entreprise sont parvenus à maintenir leur activité. Dans un contexte de ralentissement de la consommation, chacun a tenté de rendre ses offres plus attractives. Dans la restauration par exemple, en multipliant les évènements ou en mutualisant leurs propositions, ils ont réussi à stabiliser leur chiffre d’affaires. En revanche, la marche des affaires a été beaucoup plus tendue pour les prestataires de services. Toutefois, en proposant des offres moins chères et en diversifiant leur clientèle ils ont, bon an mal an, réussi à maintenir la tête hors de l’eau. Mais plus globalement, nous constatons que les PME ont réduit considérablement leurs frais généraux et ont la plupart du temps renoncé à embaucher malgré le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). 

Institut Sage : Qu’en est-il pour vous de la situation en 2014 ?

Agnès Bricard : Si les trois premiers mois de l’année ont été satisfaisants, les mois d’avril et mai s’annoncent en demi-teinte, compte tenu des ponts et des vacances scolaires. Mais je crains que l’année 2014 soit globalement plus morose. Les PME vont d’avantage se recentrer sur leur cœur de métier et redoutent une diminution de la consommation. A moins que le gouvernement favorise davantage encore les donations puisque l’on sait, en France, que la consommation est traditionnellement le pilier de la croissance. Et ce sont les jeunes qui arpentent les magasins.

Institut Sage : Comment les entreprises peuvent-elles faire pour mieux gérer le présent ? Et comment les experts comptables peuvent-ils les accompagner ?

Agnès Bricard : Les entreprises doivent se contraindre à dresser en fin de mois, au moment de leur déclaration de TVA, le tableau de bord du mois précédent. L’objectif étant de s’imposer un pilotage mensuel, en inscrivant les produits et les charges, pour suivre les marges et contrôler les frais fixes, afin de pouvoir remédier aux dérapages. En effet, les marges permettent de couvrir les frais fixes, les frais généraux (charges externes), les frais de personnel chargés, les frais financiers et dotations aux amortissements mensualisées. Il est également conseillé de suivre les créances clients surtout celles à plus de 60 jours qui doivent faire l’objet de relances automatiques. Pour cela, il ne faut pas hésiter à demander à l’éditeur informatique de sortir des balances clients âgées par date de facture (dates d’ancienneté) à 30 jours, 60 jours et 90 jours et plus, pour déclencher des relances automatiques. Enfin, il est important de faire figurer sur le tableau de bord, la trésorerie, qu’elle soit positive ou négative, afin d’apprécier la trésorerie disponible au regard des autorisations de découverts.

Institut Sage : Dans ce cadre, le tableau de bord permet-il d’identifier les fragilités de l’entreprise ?

Agnès Bricard : Ce tableau de bord mensuel, où doit figurer également le budget mensuel, permet d’identifier les points faibles de l’entreprise, puis de prendre des mesures idoines pour les corriger. Et si des difficultés surgissent, comme un impayé, une diminution du chiffre d’affaires, ou encore le départ d’un salarié essentiel à l’entreprise, il existe des solutions de restructuration financière comme l’étalement des dettes sociales et fiscales (hors retraite) auprès de la Commission des Chefs de Services (CCSF) sur une durée maximale de trois ans (une par département).

Institut Sage : Concrètement, comment le système de restructuration financière fonctionne-t-il ?

Agnès Bricard : Pour l’étalement des autres dettes, loyer, gros fournisseurs… ou pour les banques (emprunts bancaires ou suppression de découvert), un mandat ad hoc ou une conciliation peuvent être demandés au Président du Tribunal de Commerce de façon confidentielle. Les experts-comptables ou les avocats peuvent aider les dirigeants à mettre en place ce dispositif. Pour autant, il ne faut pas être en état de cessation de paiement, car un dossier doit être élaboré pour démontrer qu’une entreprise n’est pas en cessation de paiements. Un mandataire ad hoc est alors nommé et peut même être choisi par l’entreprise. Dans ce cas, il conviendra de le proposer au Président du Tribunal dans le cadre de la requête déposée. Ces solutions donnent des taux de réussite de 70%. Pourtant, il faut s’y prendre suffisamment tôt, et ce avant une assignation ou une enquête du Tribunal.

Institut Sage : Il reste que ces mesures doivent avoir un coût pour l’entreprise ?

Agnès Bricard : Effectivement. C’est la raison pour laquelle nous conseillons aux entreprises de s’assurer. Il existe une Assurance Santé Economique Entreprise. En tant que personne morale, elle est inscrite dans la RC du mandataire social (RCMS) proposée sur le marché par AIG, HISCOX, AXA, les courtiers AON, Covea ou Riks Verspieren et Groupama. Pour les entreprises individuelles considérées comme des personnes physiques, des études sont en cours pour faire les mêmes propositions. Cette assurance permet un remboursement des honoraires des experts de crise, avocat, expert-comptable, mandataire ad hoc, conciliateur, jusqu’à hauteur de 30 000 et 50 000 euros par an selon les assurances. À titre d’exemple, pour un chiffre d’affaires d’un million d’euros, une couverture RCMS de 300 000 €, avec la couverture assurance santé économique la prime annuelle est de 530 euros. Pour un chiffre d’affaires de 5 millions et niveau de garantie RCMS d’un million, la prime s’élève à 845 euros pour l’année.

Institut Sage : Selon vous, la trésorerie est le nerf de la guerre. Comment estimez-vous la qualité de sa gestion ?

Agnès Bricard : Effectivement, la gestion de la trésorerie est, pour les TPE-PME, un enjeu vital. Or elle n’est pas toujours gérée au mieux. On s’aperçoit souvent que les investissements de l’année, c’est-à-dire les acquisitions de biens dont la durée de vie est supérieure à un an, ne sont pas toujours financées par des crédits à moyen terme. Du coup, ces acquisitions grèvent la trésorerie courante. Pire encore, pour ces entreprises, les acquisitions perlées chaque mois, dont les biens ont des valeurs unitaires peu significatives (mobilier, climatisation, peintures, matériel de bureau) finissent par assécher dangereusement la trésorerie à la fin de l’année. Pour ces investissements, il est important d’établir un budget prévisionnel fin novembre et de le présenter au banquier afin d’obtenir un financement spécifique. Rappelons qu’un banquier finance rarement l’acquisition d’investissements déjà opérés.

Institut Sage : Le besoin en fonds de roulement doit être, lui aussi, financé à crédit ?

Agnès Bricard : Le besoin en fonds de roulement (financement du poste clients net du poste fournisseurs) nécessaire à l’entreprise doit être estimé et financé par des crédits qui existent, que les banquiers appellent crédit de restructuration ou besoin en fonds de roulement. Or le plus souvent, les établissements bancaires préfèrent accorder aux entreprises des lignes de découverts, qui coutent cher, souvent plus de 10%, voire jusqu’à 15 % et plus de leur découvert avec les commissions bancaires (dont le plus fort découvert, et les frais de dépassement, rejets…..). Les experts comptables, sous ma présidence, ont proposé des crédits à moyens terme à des taux de 5 % pour financer le besoin en fond de roulement ou le recrutement de salariés dès lors qu’il faut financer un temps d’adaptation à leur poste de travail. Ces crédits peuvent atteindre jusqu’à 25 000 euros, soit le plafond équivalent à une directive européenne relatif au micro-crédit professionnel. Les banques suivantes ont signé cet accord : Banques populaires Caisse d’épargne, LCL, Groupe Crédit du Nord, Banque Courtois Toulouse, Banque Kolb Nancy, Banque Nuger Clermont- Ferrant, Banque Tarneaud Limoges, Société Marseillaise de crédit (Marseille), Banque Rhône Alpes Lyon, Banque Laydernier Annecy et le Crédit agricole.

Institut Sage : Et quelles sont celles qui ne s’inscrivent pas dans ce dispositif ?

Agnès Bricard : Ne s’inscrivent pas dans ce dispositif le CIC, le Crédit mutuel, la Société générale et BNP Paribas, même si cette dernière propose elle aussi des crédits de 25 000 euros qui visent à financer les besoins en fonds de roulement. Des dossiers modélisés ont été établis sur le site du Conseil Supérieur de l’Ordre des Experts-Comptables. Le rôle de l’expert-comptable, dans l’élaboration de ces dossiers, est notamment de valider les hypothèses de travail des prévisionnels dans le cadre de leur cohérence, justification des variations de CA prévisionnel si elles sont significatives par rapport aux comptes annuels précédents, justification des variations de marges, de frais fixes, si significatives…

Institut Sage : Que se passe-t-il dans le cas où les banques refusent d’attribuer des crédits de trésorerie sollicités ?

Agnès Bricard : Elles doivent dorénavant motiver leur refus. Néanmoins, avant de frapper à la porte de son banquier, il est important de prendre connaissance de ses cotations et notation. La Banque de France envoie ainsi une fois par an aux entreprises dont le CA est supérieur à 750 000 euros leur cotation. Toute TPE ou PME est en droit de demander un RDV dans le cadre d’un entretien pour remonter sa note, dès lors qu’elle est en mesure d’apporter des faits nouveaux à l’appui de sa demande (augmentation de capital, assurance crédit de son poste clients, ouverture d’un nouveau marché…). Depuis 2009, chaque entreprise peut demander par courrier sa note à sa banque. Notons que cette note n’est pas négociable. Enfin, depuis fin 2013, les assureurs crédit qui cotent les entreprises pour sécuriser les crédits clients doivent communiquer sur leurs sites Internet la note qu’ils attribuent à l’entreprise qui les interroge (Euler Hermes, Atradius, Coface, Axa Assureur crédit et Groupama pour l’agro-alimentaire).

Institut Sage : Quelles solutions alternatives existent en cas de refus d’octroi de crédit par la banque ?

Agnès Bricard : Il est possible de trouver des financements alternatifs tels que les financements publics. Ils sont très nombreux, ils relèvent des conseils régionaux, généraux, des mairies ou des établissements publics. Et à ce titre, des moteurs de recherches créés peuvent être utilisés pour les Chambres de commerce et d’industrie, l’Institut supérieur des métiers et des artisans, ainsi que l’Agence pour la création d’entreprises (APCE). Il existe également sur le site service-public.fr, un point d’entrée unique pour accéder à ces multiples financements. Il est également possible de recourir à d’autres financements alternatifs avec des réseaux d’accompagnement comme France Active pour les entreprises relevant de l’économie solidaires (également femmes seules, chômeurs), dans le cadre de leur prêt cap-développement, qui vont au delà de 25 000 euros. Un partenariat a été signé avec le Conseil Supérieur de l’Ordre des experts comptables. Leurs critères d’éligibilité sont différents de ceux des banquiers. Donc même en cas de refus des établissements bancaires, il ne faut pas hésiter à solliciter ces réseaux comme Initiative France. Parallèlement, ces réseaux peuvent apporter des garanties. Si votre banque accepte de vous financer, vous pouvez également solliciter ces réseaux. Deux financements valent mieux qu’un dès lors que votre capacité de remboursement est suffisante.

 

 

Pour contacter : Bricard-Lacroix & Associés, 11 bis rue d’Edimbourg 75008 Paris – Tél 01.44.69.06.06 – email : agnes.bricard@orange.fr

 

Donnez votre avis sur cet article !

Vous avez envie de contribuer à la rédaction ? Soumettre un article