Le sujet matières premières devra désormais moins préoccuper les chefs d’entreprise

Pierre Sabatier

Pierre Sabatier, président de Primeview

Institut Sage : Pierre Sabatier, comme président de PrimeView, cabinet indépendant de recherche économique et financière, quelle est pour vous la tendance actuelle au niveau des prix des matières premières ?

Pierre Sabatier : Nous sommes clairement entrés dans un cycle de déflation. Cela concerne les matières premières en général et celles à caractère industriel et énergétique en particulier. Ce retournement a commencé en 2012 et fait suite à une dizaine d’années d’appréciation structurelle des prix des matières premières dont le point d’orgue fut l’année 2011. Depuis, en dépit de phénomènes de rattrapages passagers et spécifiques, le monde chemine lentement mais sûrement vers un tunnel mondial des matières premières baissier, sur une toile de fond économique déflationniste.

Institut Sage : Quelle était l’origine de la hausse continue qui a caractérisé la décennie précédente?

Pierre Sabatier : La raison essentielle de la hausse des matières premières pendant la dernière décennie, qui avait été précédé par 20 années de baisse des matières premières, tient au poids pris par la Chine dans le commerce mondial et sa transformation économique et sociale. Lorsqu’elle intègre l’OMC en 2001, la Chine ne représente que 3% du total des exportations mondiales. En 2011, cette part est passée à 12% alors que le commerce mondial a explosé en raison de la surconsommation des pays occidentaux financée par de la dette. L’émergence d’un acteur qui n’existait pas s’explique par une nouvelle division internationale de la production. Celle-ci, orchestrée par les sociétés occidentales, a été rendue possible par un développement, sans précédent dans un tel laps de temps, d’infrastructures de production en Chine afin d’y construire notamment ordinateurs, smartphones et autres tablettes numériques dont nous sommes si friands. Ce modèle à l’allemande, basé sur le tout export, constitue la première phase de la croissance chinoise, abonnée aux 10% par an jusqu’en 2008. D’où des hausses du prix des matières premières industrielles et énergétiques car les usines ont besoin d’électricité.

Institut Sage : La crise mondiale de 2008 n’a-t-elle pas stoppé ce modèle et donc les hausses de prix des matières premières ?

Pierre Sabatier : Lorsque la crise mondiale survient en 2008, entraînant une chute brutale de la demande en Occident, la Chine cale à son tour. Elle se tourne alors vers un modèle de croissance à l’espagnole, basé sur l’investissement dans les infrastructures publiques et l’immobilier. Cette fuite en avant va représenter jusqu’à 48% du PIB, ce qui est inédit dans l’histoire de l’économie. Une frénésie de construction qui engloutit de gigantesques quantités d’acier, de béton, de cuivre, de plastique, de verre etc. Résultat final : en 2011, la Chine représentait 40% de la demande mondiale de matières premières. Le centre de gravité de la fixation des prix était donc là-bas. Des hausses de prix qui ont également eu pour effet d’enrichir d’autres pays émergents, vendeurs de matières premières. Mais à partir de 2012, ce modèle s’essouffle à son tour. C’est à ce moment que les prix commencent à baisser et que les mêmes pays émergents connaissent des difficultés. N’oublions jamais que, contrairement à la virtualité du monde financier, les matières premières sont des actifs véritablement échangés. Leurs prix constituent donc un excellent indicateur de la santé de l’économie mondiale.

Institut Sage : Pour quelle raison estimez-vous que la baisse des prix des matières premières sera durable ?

Pierre Sabatier : La toile de fond de l’économie, c’est la demande. Or, le potentiel économique des pays développés est faible et les pays émergents ont, à leur tour, subi des revers. Dans ce contexte international, la Chine se retrouve en surcapacité de production par rapport à une demande externe qui n’augmente plus. Quant au besoin de construction d’infrastructures dans le pays, il a disparu car tout ou presque a été réalisé. La Chine n’a donc plus, désormais, les moyens de demeurer à un niveau très élevé de demande en matières premières, tel qu’il avait été ces dernières années. Il ne s’agit pas là d’une situation conjoncturelle mais bien structurelle.

Institut Sage : Les besoins de l’Inde en infrastructures sont gigantesques. Le même phénomène ne va-t-il pas se répéter ?

Pierre Sabatier : En dépit de ses besoins en infrastructures, l’Inde ne sera pas en mesure de prendre le relai de la Chine. Plus que le nombre, le paramètre à prendre en compte est la solvabilité de la demande. Or, l’Inde ne pourra pas utiliser l’arme de la main d’œuvre bon marché comme la Chine en raison de l’instabilité du capital en l’absence de contrôle de la monnaie par les autorités qui provoquerait automatiquement une appréciation de la roupie indienne.

Institut Sage : Les matières premières agricoles suivent-elles un autre chemin ?

Pierre Sabatier : Non. Prenez un indice international de référence en la matière à savoir l’indice boursier CRB : il est très corrélé avec le prix du pétrole. Ce qui fait que les prix des matières premières agricoles, sauf cas spécifique d’intempéries par exemple, évoluent de pair avec ceux de l’énergie et des matières premières industrielles. En raison du changement de leur niveau de vie, les chinois se sont mis à consommer beaucoup plus de viande. Or, la production d’un kilogramme de viande nécessite l’utilisation de 5 à 20 kg de céréales. C’est donc cinq fois plus coûteux en termes agricoles et cela nécessite de très grandes surfaces de terres sur lesquelles on fait pousser les végétaux qui serviront à nourrir les animaux. La Chine est ainsi devenu devenue, en quelques années, le pays qui consomme le plus d’engrais sur la planète, engrais qui sont des produits dérivés du… pétrole. Mais en 2008-2009 lorsque le pays a connu un premier « trou d’air » quelques 18 millions de personnes sont reparties vivre à la campagne et leur consommation de viande a alors certainement chuté, le régime carné étant lié au phénomène d’urbanisation. Dans ce domaine également, la situation en Chine a beaucoup évolué ces derniers temps. Rappelons que le moteur de la migration réside dans la croissance économique. Il s’agit toujours d’un phénomène pro-cyclique.

Institut Sage : Au niveau des entreprises utilisatrices de matières premières, que signifie cette orientation à la baisse ?

Pierre Sabatier : Avant tout, une bouffée d’oxygène au niveau des marges qui devraient logiquement s’améliorer puisque le coût des matières premières industrielles et énergétiques va durablement baisser. À ce propos, le sujet « matières premières » devra désormais moins préoccuper les chefs d’entreprise, ce qui nécessite de se détourner du schéma mental habituel en la matière. LA problématique va porter sur le développement du chiffre d’affaires dans un monde en quasi-stagnation. Or, dans un tel environnement, il est préférable de réaliser des opérations de croissance externe plutôt que d’investir dans des capacités de production supplémentaires. Les surplus de marges dont vont bénéficier les entreprises, grâce à la baisse des prix des matières premières, pourront ainsi être consacrés au désendettement afin de mettre l’entreprise en position de racheter des concurrents. Les entreprises américaines, qui bénéficient notamment de prix bas en matière d’énergie, ont dégagé ces dernières années des marges importantes et sont aujourd’hui en mesure, grâce à leur niveau élevé de trésorerie, d’acquérir des sociétés dans n’importe quelle région du monde.

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