Les dirigeants peuvent modifier leur vision du monde économique grâce à la formation

Pierre Sabatier

Pierre Sabatier, cofondateur et président de Primeview

Institut Sage : Pierre Sabatier, vous êtes cofondateur et président dePrimeView, un cabinet indépendant de recherche économique et financière. Si la formation continue des salariés en général est régulièrement évoquée, en revanche celle des dirigeants et des cadres d’entreprises reste un thème peu abordé. S’agit-il d’un non-sujet ?

Pierre Sabatier : Absolument pas. Il s’agirait plutôt, au contraire, d’un trou béant dans notre dispositif de formation continue : il n’existe pas de formations professionnelles en économie appliquée à la réalité de l’entreprise. C’est très dommageable car macro et micro-économie restent deux versants d’une même montagne. Il s’avère par exemple intéressant pour un directeur des achats de pouvoir anticiper des hausses ou des baisses de cours de matières premières industrielles. Or, l’analyse de la santé des économies des Etats demeure essentielle pour la compréhension de l’évolution de ces marchés car les liens sont très étroits. Par exemple, si l’économie de la Chine, poids lourd de la consommation mondiale de matières premières et d’énergie, ralentit, cela aura pour conséquence, à moyen terme, une baisse des cours. Inversement une croissance soutenue fera remonter ces cours. Ainsi plus un dirigeant sera en mesure d’appréhender une situation, plus il sera capable d’anticiper. Nous avons aujourd’hui le plus grand besoin de cette capacité de prospective qui nous fait le plus défaut. En outre, cela permet au dirigeant ou au manager de créer une dynamique autour de lui, en rassurant les équipes.

Institut Sage : N’est-ce pas au départ, le rôle de l’enseignement supérieur, et notamment des écoles de commerce ?

Pierre Sabatier : Elles doivent évoluer vers un tel rôle. Aujourd’hui, dans ces écoles, on y apprend surtout le marketing et la finance. Notre système éducatif est très bon pour former des experts dans tel ou tel domaine selon un modèle qui alimente des entreprises souvent gérées en silos. Sauf que le monde ne fonctionne plus de cette façon. Sa complexité s’est accrue ces dernières années parce que toujours plus interconnecté. La crise de 2008-2009 en est l’illustration. Ce nouvel environnement exige davantage d’interdisciplinarité : l’économie ne doit plus être isolée de la démographie ou de la sociologie. Mais où enseigne-t-on cela ?

Institut Sage : Quel est l’impact de la démographie sur l’économie ?

Pierre Sabatier : Il est majeur dans la mesure où la croissance de nos sociétés développées repose en grande partie sur la consommation des ménages issue d’une démographie jeune en expansion. Or, dans un monde qui vieillit cette consommation va forcément diminuer alors que les besoins en matière de santé, de services à la personne vont, eux, exploser. Rappelons qu’en 2030 le pourcentage de la population française en âge de travailler sera tombé à 47,5% contre 53,7% aujourd’hui. Les plus de soixante ans représenteront alors 29% de la population totale contre 23% à l’heure actuelle.

On m’oppose souvent l’argument du développement du marché des seniors. Encore faut-il que les entreprises adaptent leur marketing et leurs ventes à ce marché spécifique. Et ce marché sera-t-il solvable dans les années à venir ? C’est ce genre de questions que les entreprises vont devoir se poser. Nous allons vers un monde de stagnation où la taille du gâteau mondial à se partager ne va guère croître, voire n’augmentera plus. Cela nécessite une autre grille de lecture du monde économique : celle de la croissance des cinquante dernières années n’est plus valable.

Institut Sage : Est-ce que cela implique une modification radicale des stratégies pour les entreprises ?

Pierre Sabatier : Il faut surtout que les dirigeants, qui ont accompli la plus grande partie de leur carrière dans un univers de croissance, changent leurs réflexes et adaptent leurs comportements à cette nouvelle période qui s’annonce. Ils seront alors en mesure de poser un diagnostic juste de la situation permettant ensuite la mise en place de stratégies et business model en adéquation avec la nouvelle donne. Depuis trente ans beaucoup d’entreprises se sont endettées pour réaliser de la croissance organique dans un environnement de forte demande des ménages. Dans un monde en stagnation, mieux vaut privilégier la trésorerie pour procéder, par exemple, à des acquisitions, à l’image des entreprises américaines qui se dotent ainsi des moyens financiers d’acheter à bon compte des parts de marché dans n’importe quelle région du globe. En fonction des périodes économiques, le directeur financier doit faire des choix entre les financements bancaires ou les marchés boursiers et de la dette à court, moyen ou long terme. S’agissant du développement à l’international, des arbitrages géographiques s’effectuent au regard des conditions et des politiques économiques et monétaires du pays cible. Le niveau et l’évolution de l’inflation, qui a une incidence directe sur la politique salariale d’une entreprise, sont à regarder de très près. En outre, ces conditions peuvent changer très vite. Nombre de pays émergents présentés depuis une décennie comme de nouveaux eldorados connaissent à présent de sérieuses difficultés.

Institut Sage : Pourtant l’information économique disponible ne fait pas défaut aux dirigeants et est disponible à tout moment partout dans le monde.

Pierre Sabatier : Certes. Hier ressource rare, l’information économique et financière est aujourd’hui omniprésente grâce à la révolution Internet. Justement, cette surabondance finit par poser problème. Les cadres et dirigeants d’entreprises se sentent perdus dans la masse d’informations quotidiennes sans disposer des clés de lecture pour en tirer des conclusions sur leurs activités.

Institut Sage : Vous avez créé, au sein de votre cabinet, une activité de formation. En quoi consiste-elle ?

Pierre Sabatier : PrimeView Formation, lancée en septembre 2013, réalise des formations haut de gamme inédites en économie dont l’objectif vise à permettre aux cadres et dirigeants d’intégrer l’environnement et l’actualité économiques à leurs stratégies d’entreprises, à leurs relations clients et à leur management. Pour cela, l’organisme propose des formations innovantes et pédagogiques, basées sur une méthodologie originale et sur l’interactivité avec les participants à travers l’analyse collective de cas concrets tirés des médias économiques (presse et télé, web). La démarche de PrimeView met l’accent sur l’étude transversale des liens existants entre des disciplines aussi différentes et complémentaires que la macroéconomie, la démographie, la sociologie, l’environnement, la politique ou encore la géopolitique. L’anticipation des évolutions des coûts de production, qui est l’un des cinq grands thèmes que nous traitons dans nos sessions, comprend des sujets aussi variés que l’inflation et la déflation en Europe, l’emploi et les salaires en France et les coûts des matières premières agricoles, industrielles et énergétiques. Cet apprentissage d’une méthodologie et d’une interdisciplinarité permettra ensuite aux dirigeants et aux cadres de « digérer » puis de sélectionner l’information et de comprendre les multiples facettes du monde économique actuel afin de créer leurs propres scénarios et ainsi mieux piloter leurs entreprises.

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