Recherche et innovation : Kurt Salmon livre son mode d’emploi des subventions, de Paris à Bruxelles

Mikaël GuerreroInstitut Sage : En matière d’innovation, des études récentes donnent des résultats assez différents sur la position des entreprises françaises dans le monde. Par exemple, Renault figure seul et avant-dernier dans le Top 50 du Boston Consulting Group, tandis que neuf entreprises et centres de recherches français font partie du Top 100 de Thomson Reuters. La crise économique a-t-elle affecté ou non les budgets de Recherche & Développement (R&D) ?

Mikaël Guerrero : Parle-t-on de la capacité à innover ? ; parle-t-on du nombre de brevet déposé ? ; du nombre de chercheurs ? ; ou encore des budgets dédiés à la R&D… ? Les classements que vous évoquez utilisent des indicateurs différents. Les interprétations peuvent varier  en fonction des méthodologies. Il est donc toujours délicat de les comparer car ils ne décrivent pas les mêmes choses. Je reste convaincu que l’on peut innover sans forcément dépenser énormément. Ce que je constate dans les entreprises que je cotoie c’est effectivement une diminution des budgets de R&D et d’innovation, conséquence notamment de situations de trésoreries tendues. Il ne s’agit pas seulement des PME : dans un certain nombre de grands groupes ces budgets sont en baisse constante, de l’ordre de 20 à 25% sur 2 à 3 ans. L’initiative en revient aux directions générales et actionnaires qui veulent tout à la fois innover plus vite, diminuer les coûts,  optimiser et valoriser leurs exercices comptables. La réduction du time to market est donc devenue une priorité. Dans les périodes économiques difficiles, les entreprises taillent en priorité dans les budgets marketing et communication et ensuite en fonction des marchés sur la R&D. Ce faisant, elles prennent le risque d’hypothéquer leur avenir. Dans un tel contexte, les subventions nationales et européennes pour la Recherche, le Développement et l’Innovation intéressent donc toutes les entreprises. Elles sont de deux  types : subventions (Europe et France) ou avances remboursables en France, que l’on peut rembourser jusqu’à deux ans après la fin du projet – si toutefois les données de sorties du projets soient commercialisables.

Institut Sage : L’État a-t-il encore les moyens de ses ambitions en matière d’aide à la recherche ?

Mikaël Guerrero : Il est vrai que les contraintes budgétaires sont strictes mais l’État donne tout de même de bons moyens à nos acteurs économiques. Les investissements d’avenirs lancés en 2010 en sont un bon exemple et le Crédit d’impôt Recherche reste un des outils les plus performants au monde même si les contrôles sont en augmentation. Rappelons aussi que les initiatives étatiques, sont là pour favoriser l’emploi et que bon nombre d’entreprise restent ou viennent en France pour pouvoir bénéficier de ces outils. Ces dispositifs restent un facteur de développement économique important et il ne faut pas l’oublier. Nous observons une diminution des budgets R&D dans les Collectivités Territoriales à quelques exceptions près.

La tendance générale n’étant pas à la hausse des subventions nationales, les entreprises vont se tourner davantage vers le budget de l’Union européenne dont le montant consacré à la Recherche, le Développement  et à l’Innovation dans le cadre du programme Horizon 2020 pour la période 2014-2020 s’élève tout de même à 80 milliards d’euros et dont les premiers appels à propositions seront publiés à la mi-décembre de cette année. Les chefs d’entreprise doivent par exemple savoir, qu’à Bruxelles, un démonstrateur expérimental dans le domaine de l’environnement peut être financé jusqu’à 75% des coûts éligibles.

Certes la France doit partager cette manne avec 26 autres pays (et les pays tiers) qui, eux aussi, font la chasse à la subvention. Mais nous arrivons tout de même en troisième position des pays bénéficiaires sur le 7ème Programme Cadre de Recherche et Développement Technologique.

Institut Sage : Ce qui est vrai pour les grands groupes en matière de dépenses de Recherche, Développement et d’innovation, l’est encore davantage pour les PME et les ETI. Reproche est d’ailleurs fait à ces dernières de ne pas investir suffisamment dans l’innovation. Comment résoudre ce problème ?

Mikaël Guerrero : Du point de vue de l’optimisation et la dynamisation de la recherche et de l’innovation, les solutions passent par des collaborations étroites entre les PME, les laboratoires de recherche académique et les grands groupes. C’est ce que l’on appelle la Recherche Partenariale, ne serait-ce que pour mutualiser des équipements, plateformes techniques. Mais, au-delà de cet aspect, il s’agit de marier des talents très complémentaires. Les laboratoires de Recherche académiques disposent de compétences exceptionnelles mais aussi de portefeuille de projets innovants en phase avec les problématiques industrielles. A ce titre, ces derniers se structurent de mieux et mieux et apprennent de plus en plus à se vendre, mais eux aussi n’ont pas trop le choix avec l’autonomie des universités.

Les Laboratoires académiques disposent de moyens pour développer des prototypes, voire des produits en petites séries. Quant aux PME et aux start-up, elles détiennent des savoir-faire et sont riches d’une énergie créatrice qui intéressent les grands groupes. Par ailleurs, ces derniers ne seront que très rarement les seuls bénéficiaires de subventions nationales ou européennes : dans 90% des cas elles sont attribuées à des projets collaboratifs. Par exemple à Bruxelles un projet éligible doit obligatoirement impliquer au minimum trois pays et trois partenaires. Si une PME ou une ETI souhaite développer un projet sans partenaire, il faudra mieux qu’elle s’adresse à BPIfrance qui lui fera savoir si tant est que leur projet réponde aux critères d’éligibilité, si le projet sera financé ou pas dans les trois mois suivant le dépôt du dossier

Institut Sage : Quelle est la gouvernance dans ces consortiums ? Les PME s’y retrouvent-elles ?

Mikaël Guerrero : Il y a toujours un coordinateur, qui est l’interlocuteur unique et qui représente le consortium aux yeux de l’autorité de financement. Ces regroupements sont  régis par des consortium agreement sous la houlette des autorités. La grande question tourne souvent autour de l’exploitation des résultats à l’issue du projet. Car à ce stade les grands groupes veulent évidemment récupérer la propriété intellectuelle. Tout est affaire de négociation. Négociation pouvant être très longue.

Institut Sage : Des dispositifs d’aide régionaux, nationaux et européens : n’est-ce pas trop fastidieux ? Ont-ils des points communs?

Mikaël Guerrero : Le fameux millefeuille souvent évoqué à propos de l’organisation, de l’Etat et des collectivités territoriales concerne tout autant les dispositifs régionaux et nationaux de subventions pour la RDI. De gouvernement en gouvernement, des couches successives de financement ont été empilées. Des dispositifs actuellement admnistrés par  Bpifrance, l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), l’ADEME, le Commissariat Général à l’Investissement pour les investissements d’avenir ainsi que les 22 régions qui gèreront directement les fonds Structurels à partir de 2014. Résultat, il règne aujourd’hui en matière de subventions pour la RDI, une grande confusion. A cela il faut ajouter les dispositifs de subventions de Bruxelles.

Un ensemble qui compte pas mal de systèmes différents de subventions. Or, les trames restent très variables d’un dispositif à l’autre même si les systèmes français se sont adaptés aux règles de l’Union européenne en terme d’éligibilité et de sélection. Parmi les points communs, on peut citer la vision économico-sociétale des projets de recherche, devenue indispensable mais aussi les aspects environnementaux. Ainsi à Paris ou à Bruxelles, un projet qui comporterait des incidences négatives en matière d’environnement, telle qu’une hausse du C0² dans les collectivités, ou une diminution d’emplois serait mal noté. Le critère d’impact économique d’un projet est également important : quelles seront les retombées en termes de chiffre d’affaires, de gains de parts de marché etc. En Allemagne par exemple, l’Etat ou les Länder ne financent rien si un industriel n’est pas impliqué au moins à 50% dans le projet. Je trouve, à ce propos, que nous avons trop financé la recherche fondamentale sur les vingt dernières années et pas assez de recherche appliquée, celle qui débouche sur des produits et des technologies et cet aussi peut-être pour cette raison que notre économie souffre. Heureusement, tant au niveau des États qu’au niveau de l’Union européenne, on constate un changement de direction.

Enfin les dossiers présentés, tant en France (ANR par exemple) qu’aux instances européennes, doivent être rédigés enanglais, pour la simple raison que les experts consultés pour sélectionner les projets sont très souvent anglophones, y compris dans l’Hexagone.

Institut Sage : Comment faut-il s’y prendre pour naviguer dans de tels méandres ? Quelle stratégie adopter ?

Mikaël Guerrero : Avant toute chose, il convient dès que l’on a une idée de projet de recherche et, avant de commencer tout travail, de se poser les bonnes questions : qu’est-ce que je veux faire ? ; comment je vais le faire ? ; et quand mon projet devra être terminé ? Une fois ces points identifiés, on peut passer à une autre série de questions : le projet nécessite-il la collaboration avec un ou plusieurs partenaires ? Notamment des laboratoires académiques, comment le travail de recherche va-t-il être organisé ? Quels seront les coûts pour l’entreprise ? A-t-elle les compétences en interne pour mener le projet à bien ? Le chiffrage et les caractéristiques du projet vont permettre d’établir un budget et de déterminer vers quel(s) type(s) de subvention(s) se diriger afin d’évaluer si le financement se fera à hauteur de 25, 50 ou 75% (dépend du dispositif/de la typologie de projet). L’ensemble de ces éléments sera repris dans un document rédigé et servira à présenter le projet aux autorités Régionales nationales et/ou européennes.

Institut Sage : Il s’agit d’un travail de cartographe…

Mikaël Guerrero : Je ne sais pas si cartographe est le bon mot, mais en tout état de cause, il est nécessaire d’avoir une bonne visibilité sur les aides publiques.. S’aventurer dans ce monde sans boussole, reste compliqué. Les financements pour la RDI sont bien là et représentent des sommes très importantes, le plus difficile étant de trouver la bonne porte.

Institut Sage : Ce n’est pas précisément le genre d’occupation qui mobilise les effectifs dans une start-up ou une PME…

Mikaël Guerrero : Bien sûr et on peut le comprendre mais il n’est pas interdit de se faire accompagner. Même les grands groupes qui dédient des équipes sur le sujet des subventions ne sont pas, loin s’en faut, au courant de tout. C’est pratiquement impossible. Ils font donc eux aussi appel à des compétences externes. Arriver à se faire financer entre 25 et 75% d’un projet de recherche, ce n’est pas négligeable.

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