A long terme, les États-Unis seront le grand gagnant de la compétition mondiale

photo-pierre-sabatierInstitut Sage : L’annonce de la Réserve Fédérale (FED) faite en juin dernier à propos de son soutien à l’économie américaine confirme-t-elle le redressement de celle-ci ?

Pierre Sabatier : Absolument. Le message envoyé, qui a un peu surpris par son timing, contient deux éléments. Premier élément : La FED constate que l’économie américaine se porte un peu mieux. Les remèdes de cheval, tels que les interventions sur les marchés financiers, via des achats massifs d’actifs, pour soutenir leurs prix et créer ainsi un effet de richesse positif, seront donc moins nécessaires. Cela signifie que dans les années à venir la FED devrait limiter ce type d’interventions. Une déclaration qui a un peu paniqué les marchés en juin dernier. Il s’agit de réaction à court terme de la part des investisseurs qui se préoccupent avant tout de la valorisation des actifs boursiers.

Le second élément c’est le soutien à l’économie réelle qui s’effectue, lui, sur le long terme. Il est très clair que les taux directeurs américains vont rester bas pendant longtemps afin de favoriser la croissance. Ils sont aujourd’hui quasiment à 0%. Malgré cela, les États-Unis, qui devraient enregistrer cette année autour de 1,8% ou 1,9% de croissance, sont en dessous de leur potentiel qui se situe plutôt vers les 2% ou 2,2%. Il reste encore du chemin à parcourir. C’est pourquoi la FED, pragmatique, tout en évoquant un possible changement de voilure dans ses interventions, sans toutefois donner de calendrier, rappelle aussi son soutien sans faille à l’économie réelle tant que celle-ci n’aura pas retrouvé une dynamique plus forte conduisant à une croissance plus stable et créatrice d’emploi.

I.S. : Où en sont les États-Unis sur ce dernier point ?

P.S. : Il y a du mieux mais là encore on part de loin : rappelons-nous qu’un an auparavant le taux de chômage avait culminé à 8,2%. Certes, en juillet dernier, ce taux s’est établi à 7,4%, contre 7,6% en juin, atteignant ainsi son plus bas niveau depuis décembre 2008, où 7,3% de la population active recherchait un travail. Toutefois un tel niveau de chômage reste très élevé pour les États-Unis. En outre, le nombre de créations d’emplois a été, toujours en juillet, moins élevé que prévu puisque 162 000 emplois nets ont été créés alors que les analystes en attendaient 175 000. La situation outre-Atlantique dans le domaine de l’emploi reste donc préoccupante mais elle est moins mauvaise qu’ailleurs, si on la compare par exemple à celle de l’Europe, dans un monde qui, globalement, détruit de l’emploi.

I.S. Le système des coupes automatiques dans le budget fédéral ne va-t-il pas malmener cette croissance qui semble encore fragile, entraînant de nouvelles répercussions négatives sur l’emploi ?

P.S. : Nous verrons, lors des deux prochains trimestres, les effets sur la consommation, de ces coupes automatiques dans les budgets fédéraux, conjuguées avec des hausses d’impôts décidées au printemps dernier. Le plafond de la dette publique est inscrit dans la Constitution américaine. Si le Congrès et le Président ne parviennent pas à s’entendre sur le relèvement de ce plafond ou sur un programme de réductions des dépenses afin d’assainir les finances publiques, les coupes se font automatiquement et, il faut bien le dire, sans trop de discernement. Le FMI a d’ailleurs mis les États-Unis en garde sur les effets de ces coupes budgétaires « mal-conçues ». Il est effectivement probable que ces éléments portent un coup au moral des agents privés américains.

I.S. : Les Etats-Unis ont un problème de gouvernance sur la gestion de leur dette publique mais ils semblent tout de même avoir réussi à gérer la crise de 2008 et être reparti de l’avant, même si cela doit être relativisé. Quelle a été la stratégie américaine ?

P.S. : Les Américains ont exporté leurs « vices » de consommation et d’argent facile au monde entier, ce qui l’a plongé dans la crise de 2008, puis ils en ont tiré les leçons pour se sauver. Vu l’ampleur de la crise, ils ont eu pour premier objectif de purger les excès passés. Ils ont ainsi laissé dégonfler leur bulle immobilière avec des prix qui ont chuté de 30 à 35%. Washington a ensuite soutenu les organismes de crédit hypothécaire et a finalement orchestré une purge du secteur immobilier. Ils ont également purgé leur système financier avec la disparition par centaines de banques locales. Le gouvernement fédéral s’est aussi attaqué, de concert, au problème du désendettement des entreprises et des ménages, alors qu’en Europe on pense qu’il faut traiter cela de façon séparée. Contrairement à ce que l’on a pu voir de ce côté-ci de l’Atlantique, aux États-Unis, tout le monde a « tiré dans le même sens » afin de purger les excès et de faire retrouver aux entreprises leur compétitivité, sans état d’âme sur le niveau du déficit public, préférant le soutien aux agents privés plutôt que le carcan d’une orthodoxie des finances publiques.

I.S. : Quel rôle joue la Réserve Fédérale ?

P.S. : La Réserve Fédérale joue un rôle central dans cette stratégie de retour à une croissance solide. Le fil rouge de sa politique est que le coût du capital, établi via l’instrument des taux directeurs, doit être le plus faible possible pour favoriser la compétitivité des entreprises, la consommation des ménages et donc l’emploi car, plus il y a de richesses, plus il y a d’emplois. La FED a fait également baisser les taux longs à dix ans. En diminuant les charges financières qui pèsent sur les entreprises et les ménages, la FED permet aux premières de reconstituer leurs profits pour continuer à innover et se développer et aux seconds de retrouver du pouvoir d’achat. Avec un recul de plus de vingt points du poids de leurs dettes en proportion de leurs revenus disponibles, de 124% du revenu disponible en 2007 à 102% aujourd’hui, le désendettement des ménages est en marche. Par ailleurs, la Réserve Fédérale, devenue le premier prêteur des États-Unis, finance également à bon compte le déficit public. Le taux d’intérêt sur la dette américaine est tombé de 4% à 1% actuellement.

I.S. : Vous avez intitulé une récente étude « Les États-Unis partent en reconquête ». S’agit-il de leur marché intérieur ou du marché mondial ?

P.S. : Jusqu’en 2008 la croissance américaine était basée sur la demande intérieure avec les excès auxquels cela a conduit. Depuis, l’accélération du vieillissement de la population est passée par là, mettant à mal le modèle traditionnel de consommation sur lequel est basée la croissance du PIB américain. Car une population qui vieillit va, en effet, consommer beaucoup moins qu’une population plus jeune telle que celle des États-Unis après la seconde guerre mondiale et le baby boom qui s’en est suivi sur lequel ils ont surfé pendant plus d’un demi-siècle. Une situation qui met d’ailleurs les fonds de pension en sérieuses difficultés, même si les États-Unis présentent un profil démographique un peu plus favorable que celui de l’Europe.

Changement de cap donc avec, depuis 2008, une politique basée sur l’offre et la volonté affichée d’aller capter des parts de marché à l’international. Trois leviers ont été actionnés par les autorités américaines : une politique de change agressive dont l’euro fait les frais, un coût du capital très bas comme nous l’avons évoqué plus haut, une politique énergétique déflationniste en soutenant l’investissement pour l’exploitation du gaz de schiste. Ceci a permis l’effondrement du prix de l’énergie par rapport au reste du monde, en créant une déconnection entre le prix du gaz et du pétrole systématiquement en faveur des entreprises américaines. De quoi permettre à ces dernières, grandes ou petites, de faire baisser les coûts de production, de développer des politiques commerciales agressives à l’export, d’engranger des profits et d’avoir la capacité à innover.

I.S. : Quels sont les résultats de cette politique de l’offre ?

P.S. : Cette politique mise en œuvre de manière constante depuis cinq ans porte aujourd’hui ses fruits. Le secteur manufacturier rebondit, en passant de 11% du PIB à 12% du PIB en une année, tout comme la part des exportations totales passées de moins de 8% en 2008 à près de 9% aujourd’hui. En juin dernier par exemple, selon des chiffres publiés début août, les exportations ont progressé de 4,1 milliards à 191,2 milliards de dollars. Le déficit commercial du pays s’est nettement réduit durant ce mois. Il est passé à 34,2 milliards de dollars, contre 44,1 milliards en mai. Le pays redevient progressivement compétitif, y compris vis-à-vis des pays émergents : le coût global de production dans l’industrie manufacturière atteint par exemple en Chine 93% de celui des États-Unis. Ces derniers se réindustrialisent dans de nombreux secteurs. C’est l’ensemble du tissu entrepreneurial américain qui renaît et se remet en ordre de bataille. Les relocalisations se font notamment via le Mexique. En fait la région Amérique du nord s’intègre très bien.
Quant aux entreprises, le chiffre d’affaires des sociétés du S&P 500 se situait, fin 2012, à 23,.6% au-dessus de son niveau d’avant crise, et les bénéfices à 28,7% au-dessus de leur précèdent sommet. Les entreprises ont bénéficié d’une baisse des charges financières, d’une compression de la masse salariale et d’un recul du prix de l’énergie, ce qui a permis une progression des marges à un niveau inédit soit 10,5% pour le S&P 500 début 2013. Les PME ont également bénéficié de cette politique énergique de soutien puisque la somme de de la valeur ajoutée de toutes les entreprises américaines représente 14,5% du PIB. Elles ont donc, elles aussi, engrangé des profits.

I.S. : Vous parliez de bataille ?

P.S. : Parce que c’est bien de cela dont il est question. Cette politique américaine de l’offre massive est clairement non coopérative : elle vise à récupérer des parts de marché perdues par le passé à l’international et compenser ainsi la relative faiblesse de la demande interne. Ceci se fera au détriment des autres pays puisque la taille du « gâteau total », la croissance à se partager, n’augmente plus en raison du vieillissement mondial. Rappelons qu’en 1998 la part de marché des États-Unis dans le commerce international s’élevait à plus de 13%. Nul doute que cette politique va continuer d’être appliquée sans changement majeur ni d’un point de vue budgétaire, ni d’un point de vue monétaire. Le gouvernement américain se montre très déterminé à défendre les intérêts des agents privés américains dans le monde. Un exemple très récent de cette détermination vient d’être donné dans un litige sur des brevets qui oppose le groupe coréen Samsung à Apple. Une décision prise en juin contre Apple par la Commission américaine du commerce international aurait eu pour effet de lui interdire de vendre certains smartphones, IPad et Ipod sur le territoire américain. L’administration Obama n’a pas hésité à désapprouver cette décision grâce à son droit de véto, un instrument qui n’avait plus été employé depuis…1987. D’une manière générale, le monde rentre plutôt dans une phase de rigidité que d’ouverture.

I.S. : Qui va faire les frais de ce renouveau américain dans le commerce international ?

P.S. : Les européens, si les atermoiements stériles sur la dette publique continuent. Cela fait prendre un retard considérable au Vieux continent qui décroche désormais significativement, que ce soit en termes de production industrielle, d’exportations, de PIB et d’emploi. Il est temps que les pays européens redéfinissent une stratégie économique claire sous peine d’être le grand perdant de la redistribution actuelle des cartes au niveau mondial. Dans ce contexte, les négociations qui s’ouvrent sur l’accord de libre-échange entre américains et européens inquiètent, car les deux zones ne présentent pas le même profil économique, ce qui laisse présager de grandes difficultés. Pour négocier, il est toujours préférable d’être en position de force ce qui n’est pas vraiment le cas de l’Union européenne aujourd’hui. Mais ce sont les pays émergents qui risquent de pâtir encore plus de cette renaissance américaine comme le prouvent déjà les sérieuses difficultés du Brésil, de l’Inde et de la Chine, menacée par l’éclatement d’une bulle financière.

I.S. : Vous nous annoncez une décennie particulièrement difficile…

P.S. : La décennie actuelle va être très complexe car notre modèle de développement traditionnel basé sur une démographie jeune en expansion continue va très vite devenir inefficace. Le monde est structurellement en plein bouleversement. Un monde qui vieillit a moins le désir de consommer. Or, sans cette dépense de consommation, il n’y a pas de croissance.

I.S. : Il nous reste l’innovation !

P.S. : Oui car l’innovation est un mouvement continu. Toutefois nous arrivons au bout des gains de productivité générés par l’informatisation et l’automatisation et les sauts technologiques ne se décrètent pas. Là encore la démographie joue un rôle important : c’est entre 20 et 39 ans que l’on innove le plus. Si cette tranche d’âge diminue, le monde aura plus de difficultés à innover. C’est d’ailleurs ce qui se passe au Japon qui met les moyens financiers mais ne parvient pas vraiment à innover. De ce point de vue, les États-Unis sont biens mieux lotis car leur population dans cette tranche des 20-39 ans continue de croître. Cet atout, conjugués avec d’autres facteurs, font des États-Unis la zone la mieux armée pour faire face à une décennie complexe au niveau mondial. Et ce, en dépit du fait d’être devenu le champion du monde des inégalités, du défi immense que représente le financement des systèmes de santé, la prise en charge des seniors toujours plus nombreux et d’un déficit d’investissements dans les infrastructures telles que routes, réseaux électriques etc.

I.S. : Alors pourquoi sont-ils les mieux armés pour affronter cette décennie ?

P.S. : Tout d’abord les États-Unis sont indépendants des autres zones économiques dans des domaines tels que l’agriculture ou l’eau et sont en passe de le devenir en matière énergétique. Dans un monde qui connaît autant de tensions, c’est un atout majeur. Et l’Amérique reste une puissance militaire de premier ordre. Ensuite elle dispose, contrairement à l’Europe, d’un budget fédéral, et, dans un monde voué à l’innovation et la connaissance, aligne de grandes universités qui attirent le monde entier. En outre elle conduit une politique très active de soutien à l’innovation et bénéficie dans ce domaine d’un profil démographie favorable. Enfin, leur modèle de gouvernance est souple et s’adapte bien plus facilement que le nôtre à des changements et des crises : les américains sont avant tout pragmatiques. A long terme les États-Unis seront le grand gagnant de la compétition mondiale.

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